Tibou Kamara : itinéraire d’un funambule politique
Pour comprendre les attaques récentes de Tibou Kamara contre le Premier ministre Amadou Oury Bah, il faut revisiter le parcours d’un homme dont chaque étape contredit la précédente, et dont la plume sert souvent de paravent à ses propres reniements.

Entre contradictions, reniements et attaques gratuites

Introduction — Le parcours d’une ombre au gré des vents

Dans le théâtre parfois brutal de la politique guinéenne, certains hommes jouent plus sur l’usure que sur la conviction.
Tibou Kamara en est un. À travers quatre régimes différents — Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté et Alpha Condé — il a su multiplier les postes de pouvoir, les reniements publics et les retournements d’alliance.
Mais surtout : il a su survivre. Et ce qu’il reste à lire est un palmarès d’opportunisme, de silence et d’incohérences — un palmarès que l’histoire, tôt ou tard, jugera plus durement qu’un éditorial acéré.

Quatre régimes, une seule boussole : l’opportunité

Sous Conté — l’entrée par effraction dans les couloirs du pouvoir

Tibou Kamara débute comme journaliste. Il est rédacteur en chef de l’hebdomadaire L’Observateur. Wikipedia
Puis, contre toute attente, il est nommé à la tête du Conseil national de la communication (CNC) — un poste prestigieux réservé en théorie à des personnalités d’au moins 40 ans. Mais Kamara, à l’époque, n’atteint pas l’âge requis. Wikipedia
Le motif ? Il est décrit comme « le journaliste le plus viscéralement hostile au Premier ministre ». Le régime Conté, alors ébranlé par des mouvements sociaux et des contestations croissantes, choisit la langue aiguë plutôt que la plume libre.

C’est donc par un « passe-droit » que Kamara entre dans l’arène politique — et pose la première pierre d’un parcours bâti sur la flexibilité morale.

2008-2009 : Dadis Camara — du Globo à la tragédie

Après la mort de Conté et le coup d’État de décembre 2008, le capitaine Dadis Camara prend le pouvoir à la tête de la junte du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Encyclopedia Britannica+1
Tibou Kamara y devient Ministre de la Communication et des Nouvelles Technologies. Wikipedia+1

C’est sous ce régime qu’a lieu le massacre du 28 septembre 2009, lors d’un rassemblement de l’opposition au stade de Conakry — une répression sanglante qui coûte la vie à au moins 150 personnes, fait des centaines de blessés, et entraîne des viols et mutilations de femmes. Wikipedia+2Wikipedia+2

Des années plus tard, devant la justice (en 2023), lorsque Kamara est entendu comme témoin, il affirme ne rien savoir des « quelque 150 morts » ni des « 100 femmes violées ». RFI+1
Un silence crasse. Une amnésie politiquement commode.

Ce refus d’assumer, à défaut de nier, jette un voile sombre sur sa responsabilité morale — s’agissant d’un haut responsable de la communication, chargé dans certains régimes d’informer, de justifier, de gérer l’opinion.

2010 : la transition Konaté — l’ombre et les soupçons

Tibou Kamara - et le general Konate

Après l’éviction progressive de Dadis Camara, le général Konaté prend la tête de la transition. Dans cette période délicate, Kamara reparaît comme secrétaire général de la Présidence, devenant un des conseillers influents de Konaté. Un rôle central, alors que le pays se prépare à renouer avec des élections.

Mais quelques mois plus tard, en 2011, une tentative d’assassinat contre le président élu — Alpha Condé — alimente des suspicions. Le chef de l’État nomme explicitement Tibou Kamara parmi les « civils proches de Konaté » mis en cause dans l’affaire. Crisis Group+1
La gravité de l’accusation — complot, trahison potentielle — suffit à ternir l’image d’un homme jusque-là oscillant dans l’ombre.

Nul procès, pas de condamnation formelle. Mais le doute, lui, s’installe.


2015 vs 2020 — Le grand écart idéologique

Si l’on devait définir le trait dominant de la carrière de Kamara, ce serait la volte-face sans vergogne. Aucun épisode ne l’illustre mieux que son rapport à Alpha Condé.

2015 : Condé, le péril national

Alors qu’Alpha Condé est réélu pour un second mandat, Tibou Kamara — alors présenté comme « ancien ministre d’État » — s’érige en pourfendeur. Dans une tribune sans concession, il alerte :

« Alpha Condé doit partir en 2015 ou nous périrons. »
« Il ne doit pas et ne peut pas être candidat. »
« S’il tente de se maintenir par la fraude, ce sera fatal pour lui. » Wikipedia

C’était le ton d’un homme de principe, d’un défenseur de l’ordre constitutionnel. Une posture de moraliste, assumée.

2020 : Condé, le sauveur national

À peine cinq ans plus tard — après le fameux référendum constitutionnel du 22 mars 2020 — Kamara change de camp. Le nouveau texte, contesté, permet à Condé de briguer un troisième mandat. Wikipedia+1
Et Kamara n’hésite pas. Il appelle publiquement les Guinéens à soutenir Condé, louant en lui un « homme que la Guinée aime », un “ami des amis”, un “espoir”. Wikipedia

Le retournement est spectaculaire. Le rigueur d’hier se mue en ferveur opportuniste. Le “danger public” d’hier devient le “sauveur” d’aujourd’hui. Une conversion aussi rapide qu’opaque — mais payante.

L’effondrement de 2021 : Du palais à l’exil

La chute d’Alpha Condé, le 5 septembre 2021, par un coup d’État mené par Mamadi Doumbouya, sonne aussi le glas de la carrière guinéenne de Tibou Kamara. CIA+1

Le 19 septembre, des hommes en armes l’arrêtent à son domicile. Il sera relâché quelques heures plus tard, mais il n’y a plus de place pour lui dans le nouveau régime. Wikipedia+1
Il préfère l’exil, s’installant à Abidjan, Côte d’Ivoire, où il entame une nouvelle vie — cette fois en tant qu’analyste critique de la transition. Toujours prompt à prendre la parole quand le vent tourne.

Mais pour beaucoup, ce départ ressemble moins à un exil politique qu’à une fuite providentielle. Une manière de garder des cartes dans sa manche — à l’abri des jugements immédiats.

2023-2024 : Le procès du 28 septembre rouvre les plaies — et les silences

Le procès du massacre du 28 septembre 2009, ouvert en 2022 après des années d’attente, entre dans sa phase décisive. Des documents, des témoignages, des aveux — l’un des jugements les plus attendus de l’histoire guinéenne. Wikipedia+2Wikipedia+2

Parmi les accusés : l’ancien chef de la junte, Dadis Camara, et plusieurs officiers supérieurs. Après vingt-deux mois d’audience, le verdict tombe en 2024. Huit d’entre eux sont condamnés — y compris Dadis Camara, à vingt ans de prison pour « crimes contre l’humanité ». Le Monde.fr+2Wikipedia+2

Pourtant, face à ces condamnations, Tibou Kamara — ancien ministre de la Communication au moment des faits — reste muet. Sa seule stratégie connue consiste à répéter qu’il ne savait rien… qu’il ne voyait rien. Une position que certains observateurs décrivent comme un « déni de réalité » ; d’autres, comme une « fuite morale ». RFI+1

Dans un État en quête de justice, de mémoire et de responsabilité, un tel silence pèse lourd. Très lourd.

2025 : Quand l’ancien se la joue chantre de la vertu — et s’enfonce dans la satire de sa propre histoire

Aujourd’hui, depuis l’exil, Tibou Kamara choisit de s’en prendre au Premier ministre Amadou Oury Bah, figure de la transition, qu’il décrit comme un « politicien sans substance », un « ambitieux sans influence réelle », un “enterré vivant”.

Ces attaques, écrites d’une plume acerbe, visent à disqualifier Bah Oury. Mais elles paraissent surtout comme un miroir brisé : pour quiconque connaît l’histoire de Kamara, ses reniements, ses silences, et ses retournements, la charge semble vide — voire grotesque.

Car avant de parler vertu, de réclamer cohérence, d’insulter la mémoire d’un autre, il faudrait, au minimum, qu’on relise les siens. Ses propres mots, ses propres reniements, ses propres silences.

Et sur ce plan, le dossier est édifiant.

Tibou Kamara - Temoin

Le miroir de ses propres mots : contradictions, silences, opportunisme

Année / périodeDéclaration / position de Tibou KamaraContexte politique
2008 – sous ContéAcceptation d’un poste à la CNC malgré l’âge requis non atteint.Nomination opportuniste favorisée par régime autoritaire. (Wikipedia)
2009 – sous Dadis CamaraMinistre de la Communication ; prétend, en 2023, ne rien savoir des massacres et viols du 28 septembre.Répression folle, 150+ morts, 100+ femmes violées. (Wikipedia)
2011 – période KonatéImplicité dans un complot évoqué par Condé (pas de condamnation, mais soupçons publics).Tentative d’assassinat contre Condé ; climat de paranoïa politique. (Crisis Group)
2015« Condé doit partir en 2015 ou nous périrons » — refus total de sa candidature.Régime en place, défi constitutionnel. (Wikipedia)
2020Appel à voter pour la réélection de Condé via 3ᵉ mandat.Référendum controversé, réécriture constitutionnelle, tensions nationales. (Wikipedia)
2021Arrestation par la junte, puis départ en exil.Coup d’État contre Condé, purge des anciens fidèles. (The Africa Report)
2023-2024Audition au procès du 28 septembre et silence sur les morts/violées.Justice historique, condamnations de l’ancienne junte. (RFI)
2025Attaques virulentes contre le Premier ministre Bah Oury, appel moral et vertu.Transition actuelle, débats sur la légitimité et l’éthique politique.

Cet inventaire factuel — tiré des archives publiques, des procès, des articles de presse — ne laisse guère de place au doute : le profil d’un homme à l’abri des principes, mais très proche du pouvoir. Toujours.

Conclusion — Le temps des comptes et le silence des funambules

Tibou Kamara fut tour à tour journaliste, communicateur de régime, conseiller de transition, ministre, exilé, chroniqueur, critique… Mais jamais, semble-t-il, homme de fidélité — ni à une cause, ni à une vérité, ni à un idéal.

Quand aujourd’hui il attaque un Premier ministre qu’il juge immoral, il se trompe : ce n’est pas lui qu’il désigne. C’est plutôt un reflet — le sien.

Et le miroir est implacable. Parce qu’il révèle ce que les mots tentent souvent de masquer : la peur du passé, la dépendance aux opportunités, l’instabilité des convictions.

La Guinée mérite mieux que les funambules politiques. Elle mérite des hommes debout, avec la mémoire intacte et la conscience claire.

Si l’histoire doit juger — qu’elle commence par lui.